Rencontre avec Laetitia Colombani

Jeudi 18 octobre 2018, Laetitia Colombani, auteure de « La tresse » (Grasset, 10 mai 2017, Le livre de Poche 30 mai 2018), était l’invitée de la librairie Latitudes dans le cadre d’une visite à Budapest organisée et financée par l’Institut français de Budapest. Cette rencontre, animée par Edina Oszkó, a débuté par la dégustation d’un vin sicilien (Kaid Sauvignon blanc 2015 de chez Alessandro di Camporeale) proposé par Veritas Borkereskedés et présenté par László Huszák en hommage à Giulia, l’un des personnages du roman.

De la scénariste à la romancière...

Lors de la soirée Laetitia Colombani a abordé son travail de scénariste et d'écrivain. Pendant plus de quinze années elle a multiplié les projets dans le cinéma, des projets longs à monter. Elle a aussi évoqué son travail d'écriture pour le théâtre : elle est l'auteure du spectacle de France Gall en hommage à Michel Berger.
Elle s'est tournée vers le roman car elle avait envie d'un projet plus personnel, sans avoir à convaincre différents interlocuteurs, financiers, acteurs... Elle avait envie de parler de la place des femmes dans le monde d'aujourd'hui et la forme romanesque lui paraissait pouvoir offrir davantage de liberté. Un des éléments déclencheurs qui est aussi un des thèmes du roman est le cancer qui a touché une de ses amies proches.
Pour elle, le scénario n'est pas une œuvre en tant que telle mais simplement un outil technique qui nécessite clarté, précision pour pouvoir être utilisé par d'autres (réalisateur, acteurs, techniciens...) qui eux réalisent une œuvre, cinématographique. Elle considère que l’écriture pour le cinéma ne permet pas d’aborder l'intériorité des personnages. Dans un scénario elle ne peut écrire : « il pense que... », « il ressent que... ». Le roman, lui, permet l'introspection mais aussi le travail sur la langue alors que le scénario n'a pas vocation à être littéraire.
Un professionnel du cinéma lui a d'ailleurs fait remarquer que son travail de scénariste était parfois « trop » littéraire. Elle voulait donc à travers le roman pouvoir travailler sur la langue, sur les mots, rechercher une certaine poésie, musicalité que le scénario exclut. Pendant l'écriture de son roman elle a retrouvé un plaisir d'écrire qu'elle avait étant adolescente en composant notamment de la poésie.


Un premier roman : La tresse

Laetitia Colombani s'est inspirée de deux films : Babel du Mexicain Alejandro Iñarritu et The Hours de Michael Cunningham. Le premier se passe dans trois pays : le Japon, le Maroc et le Mexique. Laetitia Colombani avait envie d'écrire un Babel au féminin en reprenant cette idée d'une œuvre localisée dans trois régions différentes. Dans le second film il est question de Virginia Woolf et de son roman Mrs Dalloway que Laetitia Colombani a relu pendant l'écriture de son propre roman. Le film raconte le destin de trois femmes à trois époques différentes, trois destins entrelacés sans que les personnages ne se rencontrent.
L'évocation de l'Inde et de la situation des femmes intouchables dans la société indienne a constitué le point de départ du roman. Laetitia Colombani a souhaité ensuite que ses autres personnages illustrent la situation sur d'autres continents. Elle avait vu des reportages sur des ateliers de traitements des cheveux à Rome et en Sicile. Son choix s'est porté sur la Sicile d'une part parce qu'à Rome l'activité était trop industrielle et d'autre part parce que la société sicilienne lui est apparue à la fois très occidentale mais encore empreinte de traditionalisme, ce qui la plaçait entre la société indienne et la société canadienne qu'elle évoque dans les deux autres parties du roman. Avant de se lancer dans la rédaction du roman à proprement parler elle a effectué six mois de recherches en particulier pour la partie du roman qui se passe en Inde. Elle a voyagé dans les trois pays. Ensuite elle a consacré quatre mois pour achever le manuscrit.
Novice dans le domaine du roman, elle a bénéficié de conseils d'amis qui lui ont recommandé certains éditeurs. Elle a envoyé son manuscrit à cinq maisons d'éditions. Juliette Joste chez Grasset lui a répondu deux jours après en lui disant qu'elle avait lu et apprécié son roman mais qu'elle avait des réserves et lui a indiqué des pistes pour retravailler son texte.
Laetitia Colombani a souligné que son éditrice lui a donné seulement des pistes en lui laissant une très grande liberté pour apporter les modifications à son roman, ce qu'elle a apprécié mais qui l'a aussi un peu déroutée dans la mesure où elle n'avait alors signé aucun contrat et qu'elle n'avait aucune certitude que le travail de réécriture aboutirait à une publication.
L’éditrice lui a dit qu'il y avait à son avis un déséquilibre trop important entre les différentes parties du roman, avec une partie très forte, celle qui se passe en Inde, et une trop restreinte, trop focalisée sur la seule maladie du personnage. Elle lui a demandé d'élargir son propos...
Elle a alors décidé d'inscrire son personnage canadien dans le monde professionnel des avocats, milieu qu'elle connaît bien par son mari avocat, et des amis... Elle confie avoir mis cette partie du roman à la poubelle et de l'avoir entièrement réécrite avant de la renvoyer à son éditrice. Celle-ci s'est montrée satisfaite des modifications qui, selon elle, ont toutefois créé un nouveau déséquilibre. La partie sicilienne était devenue plus faible que les deux autres. Elle pensait aussi qu'il pourrait être intéressant d'ajouter une quatrième voix qui ferait le lien entre les trois personnages principaux. A l'origine, le personnage principal de la partie sicilienne du roman était une femme d'une cinquantaine d'années, mariée au patron de l'atelier de fabrication de perruques. Celui-ci mourrait dans un accident et elle se retrouvait perdue à la tête de l'entreprise. Laetitia Colombani reconnaît que c'est le personnage de Giulia qui lui a demandé le plus de travail et qui lui a donné le plus de fil à retordre. C'est l'idée de l'homme sikh qui lui a apporté la solution, elle précise que dans la culture et la religion sikhe il y a une égalité entre les hommes et les femmes, qui ont elles aussi le droit d'officier dans toutes les cérémonies. A partir de là, le « nouveau » personnage de Giulia lui est venu facilement comme la dernière pièce d'un puzzle. Elle a également précisé que l’atelier qu’elle décrit dans le livre existe vraiment.
Au cours de la soirée Laetitia Colombani a lu trois passages du roman, un pour chacun de ses personnages. Pour Sarah elle a choisi le passage présentant la réussite professionnelle du personnage et pour Giulia celui qui illustre la culture livresque du personnage. Pour elle il est important de souligner que son personnage s'est cultivée au contact des livres, c'est aussi un clin d'oeil à sa mère qui a été bibliothécaire pendant 35 ans. Laetitia Colombani a grandi au milieu des livres et confie se sentir bien dans les lieux pleins de livres ! Concernant l'Inde, après avoir fait des recherches sur les videuses de latrines, elle a cherché d'où partir pour se sentir en empathie avec un personnage qu'elle voulait tout en bas de l'échelle sociale. L'idée lui est venue le jour où elle a accompagné sa propre fille à l'école pour la première fois ! Elle a alors décidé que son personnage serait mère d'une fille de cinq ans. Pour elle, son personnage est avant tout une mère désireuse d'assurer à sa fille une vie meilleure qui selon elle passe par l'éducation. Elle considère qu'il y a quelque chose d'universel dans le sentiment ressenti quand un parent lâche la main de son enfant la première fois qu'il va à l'école. Elle a donc choisi de lire le passage de la rentrée scolaire.



 

De la romancière à la réalisatrice

Pendant l'écriture du livre elle s’est interdit de penser à la possibilité d'un film. Mais dans sa manière de travailler – déformation professionnelle dit-elle – elle ne peut s'empêcher de visualiser.
Elle a eu beaucoup de propositions pour l'adaptation cinématographique du roman avant même que celui-ci ne rencontre le succès ! Un producteur a lu le livre avec enthousiasme et lui a proposé de réaliser elle-même le film. Elle a d'abord eu un moment de doute, voire de panique mais elle s'est vite dit que si elle ne le faisait pas quelqu'un d'autre le ferait à sa place et qu'elle serait déçue car elle avait déjà beaucoup d'images en tête. Elle dit aussi s'être beaucoup attachée à ses personnages et que la réalisation du film est un moyen pour elle de continuer la route avec eux.
Laetitia Colombani est en train d'adapter son roman pour le cinéma avec une co-scénariste amie. L'adaptation sera très fidèle au livre. Elle a fait lire le scénario à son mari qui a dit avoir pleuré aux mêmes endroits que dans le roman. Pour elle c'est bon signe. Le film tel qu'envisagé reprendra les trois composantes géographiques qui existent dans le livre. La partie poésie, la quatrième voix du roman, quant à elle, qui n'était pas dans le manuscrit initial, ne se retrouvera pas dans le film. A la question d'une possible voix off, elle répond qu'elle a envie d'un côté très immédiat, sans transition, que le spectateur bascule directement d'un endroit à un autre, d'une histoire à une autre.
Dans cette adaptation elle se sent très libre car c'est son œuvre qu'elle adapte et si elle trahit c'est elle-même qu'elle trahit ! Pour le film elle doit ajouter des scènes et des éléments. Elle a donné l'exemple de Sarah. Dans le roman elle a écrit que Sarah sentait que quelque chose avait changé sur son lieu de travail depuis qu'on la savait malade. Pour le film elle doit trouver des scènes pour expliquer, montrer, faire vivre ce qui dans le livre est juste de l'ordre de l'allusion, de la sensation, de l'intériorité. Elle a évoqué la possibilité d'inclure des scènes de réunions sans elle au cabinet d'avocats, de montrer des piles de dossiers de plus en plus maigres sur son bureau, de faire sonner le téléphone moins souvent...
Elle part bientôt en repérage pour un tournage prévu en 2019. Elle va notamment en Inde refaire le périple de ses deux personnages jusqu'au temple consacré au dieu Vishnou. Elle a aussi hâte de faire la sélection des actrices qui représente un nouveau défi en particulier pour Smita. Elle ne veut surtout pas d'une actrice bolywoodienne. Elle voudrait quelqu'un d'une grande intensité, si possible une intouchable, à qui elle aimerait pouvoir donner sa chance. Cela constituerait un joli message. Elle envisage éventuellement de se réserver un petit rôle dans le film, d'y faire une apparition à la Hitchcock. Elle se verrait bien dans la partie canadienne, à l'hôpital comme médecin ou au cabinet d'avocats.
Le tournage devrait s'étaler sur une année notamment pour des raisons purement climatiques et techniques : la partie sicilienne se déroule et sera tournée en été, la partie montréalaise pendant l'automne et l'hiver. Quant à la partie indienne son tournage se fera vers février pour échapper à la mousson puis aux températures extrêmes qui sont incompatibles avec le tournage d'un film.
 

Une œuvre féministe ?

Laetitia Colombani a envie de porter la voix des femmes, elle souhaite une plus grande égalité entre les hommes et les femmes, en cela elle accepte volontiers que son roman soit qualifié de féministe. Mais elle se considère être une féministe pacifique et avoir écrit un livre pour les femmes et pour les hommes qui les aiment. Pour elle, le combat féministe ne peut se faire qu'avec la coopération des hommes et nécessite des décisions politiques. Elle évoque alors la chanson de Zazie « Aux armes citoyennes » en soulignant le passage :    

« Aux hommes qui nous aiment
Ensemble, marchons
Et au Diable les autres »

 
Une question lui a été posée sur l'appel signé par 82 femmes à Cannes. Elle a répondu qu’elle n'était pas à Cannes cette année et ne l'a pas signé mais qu’elle s'insurge contre les inégalités qui existent entre hommes et femmes dans le monde du cinéma. Elle ne comprend pas que ses camarades de promotion masculins de l'école nationale de cinéma puissent être payés 40 % de plus que les femmes. Elle a aussi évoqué les problèmes de budget auxquels les femmes cinéastes se trouvent confrontées. Quand un réalisateur masculin dispose de 5 millions d'euros de budget, les femmes réalisatrices n'ont que 3 millions en moyenne et se trouvent cantonnées selon elle dans des films d'auteurs, des films intimistes... Elle se dit favorable à des quotas positifs pour faciliter la marche vers une plus grande égalité. Dans son travail pour la réalisation du film adapté de son roman elle s'est entourée de femmes à tous les niveaux mais elle ne veut pas se passer des talents masculins, en particulier des chefs de postes.
Pour elle beaucoup de choses ont changé dans les années 1960-70 et elle a l'impression qu'on est rentré dans une phase d'évolution très lente. Elle garde cependant espoir et n'accepte pas l'idée qu'un camarade de classe de sa fille pourrait gagner dans 20 ans 30 % de plus que sa fille à travail égal ! Elle pense aussi que l'équilibre reste difficile à trouver pour les femmes dans les sociétés actuelles : elles sont de plus en plus présentes mais elles restent écartelées entre la carrière et les enfants ce qui entraine selon elle une « charge mentale » considérable.
Depuis qu'elle est mère elle reconnaît qu'elle se pose beaucoup plus de questions... et que son œuvre est en quelque sorte empreinte de conditionnel, du si : « et si ma famille vivait en Inde et que ma fille y était née... » Mais impossible pour elle de choisir entre ses trois personnages, de dire vers lequel irait sa préférence. Ce sont trois personnages qui sont un peu elle : une épouse avec un mari qui n'est ni de la même culture, ni de la même religion, une mère, une femme qui a réussi mais qui éprouve une certaine culpabilité à cause de la charge de travail pas toujours compatible avec la vie de famille, même si elle est très présente pour sa fille de 7 ans qui a été la première lectrice d'une adaptation de la partie indienne du roman en livre pour enfants qui paraîtra mi-novembre 2018 aux éditions Grasset Jeunesse.


Budapest, octobre 2018 (Franck Mercier)


Laetitia Colombani est réalisatrice, actrice, scénariste et écrivaine française. Elle écrit et réalise des courts et long-métrages. Son film « À la folie... pas du tout » (2002) avec Audrey Tautou, Samuel le Bihan et Isabelle Carré, a remporté le Prix Sopadin Junior du Meilleur Scénario. La Tresse est son premier roman qui a été publié chez Grasset en 2017. Il a été tiré à plus de 54.000 exemplaires en deux semaines, s’est vendu à plus de 150.000 exemplaires en deux mois, et compte 340.000 exemplaires vendus en moins d’un an. Il a été traduit dans plus de 29 langues et a remporté de nombreux prix dont le 40ème Prix Relay des Voyageurs Lecteurs, le Trophée littéraire 2017 des Femmes de l'Economie et le Globe de Cristal 2018 du premier roman.